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Entretien
"Mon combat est un combat d'existence"
Entretien avec Salem ZENIA
mardi 13 septembre 2005
par Masin
Né en 1962, Salem Zenia s’est très vite, comme beaucoup de jeunes de sa génération, impliqué dans la mouvance berbère en Kabylie. Il a suivi tous les développements qu’a connus le combat amazigh. Etant journaliste de formation, il a exercé au sein du Journal "Le Pays-Tamurt" de 1990 à 1995. En 1998, il fonde la revue "Izuran" qui devient plus tard un journal mensuel.
C’est en 1993 qu’il publie son premier ouvrage consacré à la poésie intitulé "Les rêves de Yidir" (L’Harmattan, Paris). Depuis, il a publié deux romans et un autre recueil de poésie, tous parus en France. Ainsi Salem Zenia fait partie de ces maquisards de l’écriture en tamazight : il est l’un des acteurs de la littérature berbère écrite. L’écriture pour lui est un combat pour l’existence !

Lors de son récent passage à Paris en juin 2005, nous l’avons rencontré suite à la rencontre-débat organisée par Tamazgha et il a accepté de répondre à nos questions.

"Mon combat, est un combat d’existence"


Kra Isallen : Voulez-vous vous présenter à nos lectrices et lecteurs ?

Salem Zenia : Je suis journaliste de profession, écrivain d’expression berbère si je peux me considérer ainsi.


Parlez-nous un peu de votre arrivée à l’écriture et de votre parcours d’écrivain.

J’ai commencé l’écriture à peu près vers les années 1980. J’ai commencé par la poésie, parce que c’est le genre le plus répandu. En plus, c’est le genre le plus captif chez nous, étant une société orale. Mais, j’ai vite constaté qu’il y a une certaine différence entre clamer un poème et l’écrire. Le clamer pour qui d’abord ? Il n’y a plus d’auditoire comme c’était le cas dans le passé. Dans mon cas, l’auditoire c’est moi-même. D’où ce passage à l’écriture du poème. J’ai donc écrit mes poèmes.
Dénoncer des choses, faire passer un message à travers un poème ce n’était plus suffisant pour moi, d’où le passage du poème court à la prose pour mieux m’étaler sur les choses, les approfondir et les expliquer. Par ailleurs, faire passer un message c’est important, mais il est aussi important de faire connaître notre culture et la faire valoir et pour cela le roman est une carte à exploiter. Une sorte de passeport pour notre culture en ces temps modernes.


Effectivement. Donc vous avez commencé par l’écriture de poèmes. Comment vous êtes venu à écrire des romans, comme "Tafrara" par exemple ?

Au fait, je ne sais pas si je peux le dire ainsi : j’ai commencé la poésie et la prose presque en même temps. Mais pour la prose, j’ai d’abord un peu hésité, car pour moi c’est comme si c’était prématuré de faire de la prose - c’est-à-dire écrire un roman. J’ai essayé la poésie dans le sens de "faire passer le message". C’est plus facile, ça ne demande pas beaucoup de moyens, ça ne demande pas beaucoup de temps. Alors qu’un roman, c’est deux années, voire trois années de travail, c’est un éditeur à chercher, un lectorat, ...
Mais à un certain moment je me sentais obligé de passer à la prose pour des raisons que je viens d’évoquer.


Dans votre deuxième roman “Iγil d Wefru”, le thème principal reste la question du pouvoir en Algérie. Pourquoi ce choix ?....

Mon combat, est un combat d’existence. Un combat démocratique et identitaire. Toute cette problématique est liée au pouvoir algérien. Donc tout doit passer par la question du pouvoir. Je ne peux pas approfondir cette question en quelques lignes, mais le pouvoir algérien on connaît bien son histoire. Je pense que de l’avènement de l’armée des frontières à nos jours, le pouvoir est resté pratiquement le même. Il s’agit du même pouvoir et de la même pérennité, c’est un fil continu. Et je pense que tant que cette question n’est pas réglée, l’avenir démocratique en Algérie est compromis y compris d’autres questions comme la question identitaire.


Dans votre roman vous avez fait mourir Mohamed, qui s’est suicidé et le général Anezmar a sombré dans la folie. Est-ce le reflet d’une réalité, c’est-à-dire la fin de l’islamisme et du pouvoir militaire au sein de l’Etat algérien ?

Je l’espère ! Dans mon roman, les tenants de l’islamisme politique et le pouvoir algérien, qui est militaire, ont toujours travaillé la main dans la main. A chaque échéance et à chaque tournant de l’histoire, le mouvement islamiste est aidé, voire promu, pour l’opposer aux démocrates, aux laïcs ainsi qu’à la question berbère qui est éminemment démocratique. Comme tout est lié, tout est impliqué. Le règlement donc de la question doit passer et par la fin de l’islamisme politique et la fin du pouvoir militaire en Algérie. L’option la plus porteuse reste donc la voie démocratique et les droits de l’Homme pour un état réellement de droit.


Vous êtes impliqués dans le combat identitaire berbère de par vos écrits ainsi que votre travail notamment au sein du Mouvement culturel berbère, mais seulement vous ne laissez pas paraître vos convictions politiques dans vos romans. Est-ce un choix délibéré ?

Je ne suis pas insensible aux choses politiques. Car dans la vie de toute société tout est politique. N’oubliez pas que c’est grâce aux combats politiques de plusieurs générations que nous avons pu accéder à l’indépendance. Aujourd’hui aussi, si nous avons pu arracher certains acquis démocratiques, c’est grâce aux combats et aux sacrifices d’autres générations qui nous ont précédées. Ainsi que les nouvelles générations qui ont payé de leur jeunesse, de leurs chairs et du sacrifice suprême pour des idéaux de libertés et de démocratie.
Je ne suis pas tout à fait apolitique, bien sûr. Mais pour moi, mon combat est un combat démocratique. Tout démocrate qui propose et qui avance un projet démocratique sérieux et porteur, moi je le soutiens. Sinon s’enfermer dans un cadre partisan, ce n’est pas mon truc.


Vous êtes écrivain kabyle, écrivain berbère. Comment travaille un écrivain kabyle et dans quelles conditions ?

Ce n’est pas facile pour un écrivain berbère et de s’exprimer et de s’affranchir - je pèse bien mes mots - de certaines tutelles et de certaines chapelles, de certains tabous,... Alors, exister dans des conditions aussi précaires n’est pas facile. Pour moi, les écrivains berbères qui émergent ont consenti des efforts énormes pour la cause qu’ils défendent et pour leur existence même.


Vous avez préféré l’édition de vos œuvres à Paris. Est-ce que les éditeurs algériens sont à ce point fermés à toute production littéraire en berbère ?

Se faire éditer à Paris n’est pas un choix. C’était une contrainte. Lorsque j’ai déposé mon premier manuscrit à l’Harmattan en 1989, en Algérie, à l’époque, c’était fermé pour tout ce qui est berbère sauf lorsqu’il s’agit de folklore. Ces dernières années la situation a bien sûr changé, mais ça ne décolle pas. Il y a toujours ces réticences de la part des éditeurs qui avancent toujours l’argument commercial, de l’étude du marché, etc. Nous n’avons donc pas encore d’éditeurs militants sensibles à la question berbère. Nous n’avons pas également d’éditeurs professionnels. Les éditeurs, pour la plupart, ne s’engagent que si les produits rapportent commercialement. Et lorsqu’il est difficile d’éditer dans des langues comme le français ou l’arabe que dire de l’édition en tamazight...


Selon vous, où en est la littérature kabyle dans ses différentes étapes : la production, la distribution, la réception et la consécration ?

De la production à la consécration, il y a tout un chemin. Concernant la production, il y a tout de même une certaine production. On commence à voir des livres qui paraissent. C’est vrai que la majorité est à compte d’auteur - on vient d’en parler des problèmes d’édition- il y a donc une production, qui n’est pas forcément d’une grande qualité mais elle a le mérite d’exister. Il y a des jeunes poètes et des jeunes écrivains qui naissent - ce qui est formidable - et on peut dire qu’on commence à avoir une certaine littérature berbère. Quant à la diffusion, il faut dire que c’est une catastrophe. Se faire éditer à compte d’auteur, diffuser soi-même, ce n’est pas du tout évident. D’ailleurs, même pour les autres, le problème de diffusion se pose. C’est un projet qui n’arrive pas à aboutir et le problème de diffusion reste posé en Algérie.
Concernant la réception, il faut dire que c’est relatif. Lorsqu’il s’agit d’un produit de qualité, les gens achètent. Cependant lorsqu’il s’agit de produit médiocre, la réception n’est pas la même bien sûr. Maintenant, on commence à comparer et distinguer la qualité de la médiocrité (je parle toujours de la littérature kabyle). On commence donc à avoir un public qui apprécie la qualité. Même si on jette la pierre sur le lectorat - on se plaint du manque de lectorat - il faut dire qu’il existe un lectorat qui apprécie les bonnes choses. Pour la consécration, je pense qu’il n’y a rien à dire, car tout simplement elle n’existe pas.


Justement à propos de tous ces problèmes liés à la production littéraire. Dans d’autres pays dignes de ce nom, les producteurs littéraires ont des Etats, des ministères de la culture, des fondations, des associations qui les soutiennent, les encouragent et les subventionnent. Concernant la culture berbère, nous n’avons malheureusement pas tout cela et les Etats dont nous dépendons au contraire travaillent pour l’éradication des langues et cultures berbères. Alors, en tant que producteur littéraire, avez-vous une idée ou avez-vous déjà réfléchi à un moyen qui ferait en sorte que la production littéraire amazighe soit soutenue et puisse être développée.

Dans votre question déjà vous avez développé la réponse ! Avant 1988, l’Algérie soutenait et subventionnait le livre et l’édition. Les éditions étaient bien sûr étatiques. Il y avait des subventions, mais ces subventions allaient vers des auteurs du sérail ou des auteurs qui font dans le folklore. Sinon, jamais une aide n’a été destinée pour la publication d’une œuvre en berbère. Après 1988, c’est l’"ouverture démocratique". Les éditeurs sont libres d’éditer ce qu’ils veulent, mais l’Etat s’est désengagé et ne subventionne plus l’édition.
Un éditeur est avant tout un commerçant. Si le livre édité n’est pas vendu, ce n’est que pure perte pour l’éditeur. Et c’est ainsi qu’on a vu naître une faune d’éditeurs qui ne cherchaient que le gain facile.


Comment faire alors pour se faire éditer ?

Ce qui nous manque c’est un éditeur militant. Or, on ne peut malheureusement pas faire passer commande pour avoir un militant : celui qui a de l’argent et qui est convaincu de la justesse de la cause peut se lancer dans l’aventure, ce que d’autres éditeurs, non militants, ne feraient pas.


N’y a-t-il pas moyen de passer par une solution à l’Imedyazen, par exemple, c’est-à-dire se constituer en coopérative et lancer des projets d’édition ?

Oui, mais cela reste toujours au niveau de la militance !


Justement, n’avez-vous pas réfléchi, entre vous producteurs littéraires, à des propositions qui donneraient des idées à des milieux qui pourraient se lancer dans des projets d’édition militante.

En Algérie par exemple, plusieurs associations ont essayé de soutenir la production littéraire, mais elles sont confrontées à divers problèmes. Il y a le problème de diffusion, celui de la réception et autres. En plus, il y a beaucoup de freins. Il faut rappeler que personne, je dis bien personne, au sein des gens du sérail bien sûr, n’a envie que cette langue émerge. Pour eux, il faut que ça reste au niveau du folklore, et encore !


Vous paraissez un peu pessimiste dans vos jugements. N’y a-t-il pas une note d’optimisme ?

Depuis 1980, à l’époque j’étais lycéen, je n’ai cessé de mener mon combat. Un combat qui ne s’est jamais interrompu. Il y a parfois des tiraillements, différents problèmes, ... mais il y a cette question constante d’existence identitaire non satisfaite, qui me sert toujours de moteur et qui sert aussi de moteur à toute une jeunesse et toute une population un peu partout ailleurs mais en Kabylie particulièrement. Ce moteur, c’est en quelque sorte notre raison de vivre. Donc je suis vraiment optimiste.


Vous êtes édités en berbère, mais à quand une traduction en langue française, et d’autres langues étrangères, de vos romans afin que le lecteur qui ne maîtrise pas la langue berbère puisse accéder à vos romans ?

Moi, je ne suis pas contre. Si des spécialistes ou des traducteurs s’intéressent à mes œuvres, ils sont les bienvenus ; on va travailler ensemble, pourquoi pas. Je crois que tamazight pour qu’elle soit reconnue ailleurs et qu’elle soit connue de par la planète, il faut qu’elle passe par cette voie.


En parlant de traduction, votre dernier ouvrage qui est un recueil de poèmes a été édité dans deux langues : berbère et français. La traduction de vos poèmes a été faite par qui ?

Par moi-même.


Vous écrivez en berbère et vous avez choisi le caractère latin et plus précisément la graphie avec les recommandations de l’Inalco. Pourquoi le caractère latin ?

Pour moi, la question ne se pose même pas. D’abord, Il s’agit d’une tradition qui remonte à loin. Tous les militants, tous les berbérisants et l’ensemble des producteurs ont toujours écrit en caractères latins. D’abord pour des raisons techniques ensuite pour des raisons de modernité. Sinon, il y a un phénomène nouveau chez les jeunes générations berbérophones qui réclament le tifinagh. Pour eux, il s’agit d’un élément identitaire indispensable. Plusieurs fois j’ai assisté à des cours et lorsqu’on pose la question à des élèves à ce sujet, voilà ce qu’ils répondent : "l’arabe a sa graphie, le français a sa graphie et tamazight a sa graphie, alors pourquoi pas cette graphie ?". A vous de voir...


On a parlé beaucoup du passé, regardons vers l’avenir. A quand votre prochaine œuvre et est-ce qu’on peut avoir une idée de ce que ça serait ?

J’ai un roman en chantier. Comme les chantiers chez nous prennent tellement de temps, je ne saurais vous dire quand est ce que je l’achèverai. Pour ce que sera cette œuvre, j’ai une idée globale du projet même si - comme le dit si justement Malek Ouary "Lorsqu’on écrit, on ne sait pas où ça nous mène" -. Tafrara et ’Iγil d Wefru, pour moi, ce sont deux décennies qui se suivent et là j’ai envie de faire un retour en arrière, les années 1960-1970, pour comprendre ce qui s’est passée les années 1980.


Vous venez de revenir de Barcelone. A quel titre avez-vous été convié à cette rencontre ?

Ce qui m’a fait vraiment plaisir à Barcelone, notamment pour la cause que je défend, c’est que pour une fois un Etat autonome - à savoir l’Etat de Catalogne - avec son ministère de l’immigration et une institution qui est l’Iemed ont invité officiellement, et donc reconnu, un écrivain amazigh. Et même si je ne suis pas consacré, il s’agit là d’une reconnaissance pour tamazight et pour notre littérature.
Je suis donc invité en tant qu’écrivain pour m’exprimer sur la littérature amazighe.


Toujours à propos de cette rencontre de Barcelone, à votre avis qu’est-ce que ce genre de forum, de rencontre puisse apporter à la question amazighe de manière générale ?

Si j’ai bien compris, car lorsqu’on organise ce genre de rencontre il y a toujours des non-dits que le public ne perçoit pas forcément, la Catalogne veut avoir une idée sur le monde berbère de manière générale. Ils veulent faire connaître les Berbères, le monde berbère, sa politique, sa culture, sa langue, ses mœurs et d’autres choses encore. Il se trouve que c’est une bonne chose notamment pour nous. Il faut rappeler que pour les Européens nous sommes des pays arabes et c’est tout. A partir de Barcelone, ils vont peut être découvrir autre chose.
Finalement, l’Afrique du Nord n’est pas aussi arabe qu’ils le pensent, l’Afrique du Nord est une aire berbère. Pour moi, la rencontre de Barcelone est très positive dans ce sens.
Il y a aussi autre chose. Avec l’émergence de l’islamisme politique en Europe, je pense qu’il y a une stratégie européenne qui consiste à faire connaître les Berbères à travers l’Europe. Suivez le regard.


Tamazgha vient de vous décerner, à Paris, un diplôme d’honneur pour votre action en faveur des langues et cultures berbères ainsi que pour l’ensemble de vos œuvres en tamazight. Qu’en pensez-vous ?

Personne ne peut vous donner la moindre considération si vous-même vous vous déconsidérez. C’est à nous qu’incombe la tâche de nous mettre en valeur, de signaler notre existence aux autres.
Nous devons faire en sorte que la culture du mépris et de la haine de soi, cesse. Nous n’avons rien à envier aux autres. S’ils nous dépassent si par le travail et rien d’autre que le travail.
A travers ce prix, c’est la littérature berbère écrite qui est valorisée et je dirais même qu’avec ce genre d’initiatives c’est le début de l’institutionnalisation de la littérature amazigh qui est amorcée. Et grand bien nous fasse.


Un dernier mot aux lecteurs de Tamazgha.fr
Je tiens d’abord à remercier Tamazgha qui fait un travail extraordinaire de vulgarisation et d’information. Je tiens à remercier celles et ceux qui ont fait l’effort de me lire. Je tiens enfin à remercier celles et ceux qui ont soutenu notre journal "Izuran".



Propos recueillis par
Masin FERKAL et Saïd CHEMAKH

Salem Zenia au siège de Tamazgha à Paris


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