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Interview
Aménagement du berbère : la place de la néologie...
Entretien avec Ramdane ACHAB
samedi 2 avril 2005
par Masin
Suite à la publication d’un lexique du berbère moderne par un spoliateur, nous republions l’interview de Ramdane Achab où, déjà en 1995, il expliquait comment a été élaboré l’Amawal ou "le lexique du berbère moderne".

Ramdane Achab dont la thèse de doctorat portant sur la néologie berbère est publiée en 1997 revient, dans cet entretien, sur l’aménagement linguistique du berbère par le biais de la néologie.

Au-delà de la mise au point circonstancielle qu’apporte cet entretien, nous le republions vu son intérêt scientifique et informatif.

La Rédaction.




Entretien avec Ramdane ACHAB,
Réalisé par Said CHEMAKH,
publié dans la revue Imazighen Ass-a en mars 1995.







Aménagement du berbère : la place de la néologie.



Militant de la cause berbère depuis près d’un quart de siècle, M. Ramdane ACHAB vient de soutenir un doctorat de linguistique portant sur la néologie en langue berbère, à l’INALCO.

Outre une publication* qu’il a signée de son nom, Ramdane ACHAB a toujours travaillé discrètement et loin des feux de la rampe. Si dans certains cas, son nom n’est pas mentionné pour cause de clandestinité (tel la rédaction de la revue Tafsut), dans d’autres cas, son nom est omis volontairement.

Pour plus d’éclaircissements sur son parcours et son œuvre, il a accepté de répondre à nos questions.



Imazighen Ass-a : Des mathématiques à la linguistique, pouvez-vous nous retracer votre itinéraire ?


R. Achab : Permettez-moi de dire, avant tout, que j’ai eu l’occasion de prendre connaissance du premier numéro du bulletin d’information de votre association. J’en ai beaucoup apprécié le contenu, et je voudrais profiter de cette occasion pour vous présenter mes meilleurs vœux de succès dans toutes vos activités.

Parallèlement à mes études de mathématiques, j’ai commencé à m’intéresser à la grammaire berbère à partir de 1970 en assistant aux cours que M. Mammeri donnait à l’Université d’Alger. En 1972 ou en 1973, avec quelques autres étudiants, nous avons lancé les petits bulletins culturels Taftilt et Itri qui disparurent assez vite de la circulation. En France ensuite où, de 1974 à 1979, j’ai participé aux activités du Groupe d’Etudes Berbères de l’Université Paris VIII en assurant, avec le feu vert de Mbarek Redjala, un cours de transcription de la langue berbère. La matière de ce cours a d’ailleurs fait l’objet d’une publication de la Coopérative Imedyazen sous le titre "langue berbère (Kabyle) : initiation à l’écriture". A Paris, j’ai eu également l’occasion d’assister à des séminaires de Lionel Galand (EPHE) et de Salem Chaker (INALCO).

En 1979, j’ai rejoint comme enseignant de mathématiques l’Université de Tizi-Ouzou où, à la demande des étudiants, j’allais donner un cours non officiel de grammaire et de notation de la langue berbère. Le premier cours a eu lieu le 16 avril 1980, en pleine occupation de l’Université par la communauté universitaire. Ce cours est ensuite devenu une sorte de tradition : les comités de cités universitaires le programmaient à chaque rentrée à Oued-Aïssi et à Hasnaoua. D’autres enseignants se sont par la suite joints à l’animation de ce cours. J’ai eu également l’occasion de donner quelques cours dans des lycées de Kabylie (Draa-el- Mizan, Tizi-Ouzou, etc.), ainsi qu’à l’Université Bab-Ezzouar d’Alger où des activités culturelles berbères étaient organisées par le collectif Imedyazen.

J’ai participé parallèlement au lancement et à l’animation de la série ordinaire de la revue
Tafsut où j’ai écrit quelques éditoriaux en kabyle, ainsi qu’au lancement de la série pédagogique et scientifique de cette même revue. En 1985 je crois, nous avons également tenté, à partir de l’Université de Tizi-Ouzou, une expérience d’enseignement du berbère à distance. L’expérience ne fît pas long feu à cause des difficultés matérielles et de la conjoncture.

De façon plus officielle, j’ai eu l’occasion de participer à des jurys ou d’encadrer des étudiants d’informatique qui ont fait des mémoires de fin d’étude se rapportant au domaine berbère : traitement de texte en caractères néo-tifinagh (mémoire dirigé par un collègue informaticien : M. Arezki Bouzefrane), conjugaison kabyle assistée par ordinateur, base de données textuelles berbères.

De retour en France au début de l’année 1989, c’est grâce à M. Salem Chaker que j’ai pu m’inscrire en doctorat à l’INALCO, en choisissant de travailler sur la néologie lexicale berbère.

Depuis près de vingt-cinq ans, il y a donc toujours eu à mon niveau une sorte de concubinage entre ma vie professionnelle (études et enseignement des mathématiques) et des préoccupations plus personnelles. Mais cette situation est, je crois, loin d’être singulière. Elle constitue au contraire la règle pour les personnes de ma génération qui se sont intéressées, de façon active, à la question berbère. Les exemples abondent autour de nous. Pour n’en citer qu’un seul, je rappellerai que Muhend-u-Yehya a également fait des études de mathématiques à l’Université d’Alger avant de se mettre à traduire Sartre, Brecht, Beckett, Molière et d’autres encore.

Sur un autre plan, je pense qu’il y a une identité de principe à la base de toutes les activités d’ordre intellectuel. Il n’y a ni incompatibilité ni exclusion entre les sciences exactes et les disciplines littéraires. Le seul conflit que je connaisse personnellement est d’ordre matériel : la gestion du temps.


Quelle est votre expérience dans le domaine de la recherche berbère ?


Pas grand chose. Pendant de nombreuses années, je ne me suis intéressé qu’aux questions de grammaire et de notation. De 1982 à 1984, j’ai contribué à l’élaboration d’un lexique français-berbère de mathématiques publié par la revue Tafsut, et nous voilà revenus aux mathématiques mais en berbère cette fois-ci.
En 1986, M. Chaker m’a associé, avec d’autres collaborateurs, à son projet de dictionnaire général informatisé de la langue berbère.

Le lexique de mathématiques a été fait par trois personnes : H. Sadi, M. Laïhem et moi-même. Chaker et Mammeri nous ont apporté leur contribution pour les questions de méthodologie, le choix des préfixes et des racines, etc. M. Mammeri nous a prêté quelques dictionnaires berbères.

Après un an de travail, le gros était déjà terminé. Par la suite, M. Chaker était, je crois, reparti en France, H. Sadi également. Comme nous ne voulions plus déranger outre mesure M. Mammeri qui nous recevait occasionnellement à son domicile d’Alger, nous nous sommes retrouvés à deux pendant les six derniers mois de travail. J’étais personnellement au service militaire à EI-Harrach ; M. Laïhem qui enseignait les mathématiques à l’ENS de Kouba terminait parallèlement ses études de médecine. On travaillait chacun de son côté et on se retrouvait les fins de semaine pour faire le point. Pour la petite histoire, nous avons passé plusieurs week-ends à travailler dans une clinique de psychiatrie de Kouba où M. Laïhem assurait un service de garde. Vous voyez un peu la situation : un officier de réserve et un médecin-mathématicien, en train de faire des mathématiques en berbère dans une clinique de psychiatrie !



Comment avez-vous procédé pour le choix des termes ?


En gros de la façon suivante : La liste des termes avait d’abord été fixée à partir de dictionnaires de mathématiques et d’index d’ouvrages. Pour les équivalents en berbère, nous avions commencé par prendre les termes de l’Amawal se rapportant aux mathématiques. Nous avons ensuite travaillé sur les résultats des dépouillements des dictionnaires berbères d’où nous avons pris des termes ou des racines pouvant servir en maths. Sur ces termes ou ces racines, nous avons appliqué les procédures traditionnelles de dérivation et de composition. Enfin, à partir de notre liste de préfixes et de suffixes, nous avons créé un certain nombre de classes de termes.

Les besoins couverts sont ceux des mathématiques des niveaux primaire, secondaire et supérieure (jusqu’au niveau Licence). Nous considérons cependant notre travail comme un brouillon susceptible d’être amélioré. Ce lexique de maths a eu un certain écho en Kabylie où des enseignants de l’Université ou du secondaire se sont mis à rédiger des chapitres ou des leçons de maths en berbère.


Vous venez de soutenir une thèse de doctorat sur la néologie lexicale berbère. Pour quelles raisons avez-vous choisi de travailler sur ce sujet ?

Il y a toujours des raisons multiples à l’origine du choix d’un sujet : le hasard, la curiosité, l’intérêt personnel pour tel ou tel domaine, l’actualité du sujet, les disponibilités documentaires, etc.

Le lexique en général m’a toujours intéressé. Dans les années 1970, j’étais abonné au Fichier de Documentation Berbère. Je prenais toujours des notes en lisant les publications de ce Fichier : des mots que je ne connaissais pas, des expressions, des proverbes, etc. J’ai ainsi rempli plusieurs petits cahiers dont je me suis toujours dit qu’ils pourront servir à quelque chose, ne serait-ce qu’à des besoins personnels. Aujourd’hui encore, je prends plaisir à lire les dictionnaires berbères comme on lit un roman.

Mon intérêt pour la néologie est né progressivement, à la lecture de publications comme la grammaire en berbère de M. Mammeri, l’Amawal (lexique de berbère moderne) etc. Il est né aussi des observations de l’usage qui était fait des néologismes de l’Amawal  : les poèmes de Ben-Mohammed, la néo-chanson kabyle, la littérature moderne, les émissions radiophoniques etc.

Je pense que les néologismes ont beaucoup apporté non seulement sur le plan lexical, mais aussi au niveau du déblocage psychologique des acteurs de berbérité. Ils apportaient la preuve concrète qu’il était possible d’intervenir sur la langue (une langue qui par ailleurs était soumise à de multiples phénomènes d’érosion), de décomplexer, de donner le ton pour aller de l’avant.

Dans la mouvance berbériste des années 1970, de nombreuses personnes étaient outrées par la grande proportion d’emprunts arabes dans le lexique kabyle. Ces emprunts étaient vécus, ainsi que je l’ai écrit dans mon travail, comme des souillures. Des poètes, des chanteurs, des écrivains en herbe partaient en quête d’une impossible pureté. Les néologismes remplissaient donc un vide, une fonction compensatoire. Les jeunes cherchaient à prendre une revanche sur leur propre langue, d’autant plus qu’ils en avaient généralement perdu aussi bien une partie du lexique traditionnel que les possibilités expressives.

Plus tard, j’ai été frappé par le manque d’élégance qui était quelquefois fait de ces néologismes dans certaines émissions radiophoniques (en Algérie et en France), mais surtout, à partir de 1989, dans la presse politique kabyle (Asalu et Amaynut).

Je voulais donc essayer de voir plus clair dans tout cela, proposer un bilan en quelque sorte. Il fallait, pour cela, faire le voyage à l’intérieur de ces matériaux néologiques, chercher l’origine dialectale des termes proposés, retrouver les procédures de création lexicale utilisées, classer les néologismes, tenter de quantifier le tout, faire un état des usages et dresser les grandes caractéristiques de l’ensemble.

Il y a aussi, bien sûr, des raisons plus fondamentales : le sujet était d’actualité et l’est toujours : quelle que soit la façon de procéder, le lexique berbère a en tout cas besoin d’être aménagé. Je voulais aussi tirer la sonnette d’alarme sur certains aspects que je trouvais négatifs de cette action néologique. Je savais, ce faisant, que je m’engageais sur un terrain "chaud" ayant des possibilités de développement infinies.


Par qui l’Amawal a-t-il été fait et pourquoi ne porte-t-il pas de signature ?

L’Amawal a été fait par une équipe de quatre personnes : M. Mammeri, Amar Zentar, Mustapha Benkhemmou et Amar Yahiaoui. Il y avait aussi des participants occasionnels. Professeur à l’Université d’Alger, M. Mammeri assurait aussi, à l’époque, la direction du CRAPE. Les trois autres personnes étaient des étudiants.

Le tirage limité qui a été fait en 1974 à Alger portait le nom de Mammeri au bas des préface et avertissement. Par contre, l’édition faite par la Coopérative Imedyazen en 1980 ne porte aucune signature.

Quelque temps avant cette édition, j’ai rencontré par hasard M. Mammeri à Paris, au Quartier latin. Je l’ai informé qu’une édition de l’Amawal était en préparation. M. Mammeri a refusé que son nom apparaisse en couverture comme à l’intérieur. Comme j’invoquais des motifs de crédibilité ou même commerciaux, il a répondu que si l’Amawal répondait effectivement à un besoin, il se vendrait quel qu’en soit l’auteur. Son nom, d’après lui, n’en ferait vendre que cinquante exemplaires de plus. Il a refusé également des formules du genre : "ouvrage collectif sous la direction de Mammeri" etc.



Il y a aussi les productions marocaines et touarègues.


Effectivement, il n’y a pas que la néologie kabyle. Au début des années 1980, des productions néologiques ont été réalisées au Mali et au Niger dans le domaine des mathématiques de niveau primaire par exemple. Au Maroc, une traduction berbère de la déclaration universelle des droits de l’homme a été faite en 1990 autour de Hassan Id Balkasm, avocat et poète ; les auteurs ont dû prendre des termes dans l’Amawal, mais aussi construire les nouveaux termes dont ils avaient besoin. Au Maroc encore, en 1993, un vocabulaire de l’éducation a été fait par Bélaïd Boudris qui a dû, lui aussi, emprunter à l’Amawal et proposer de nouveaux néologismes et de nouveaux préfixes. Même en Algérie la source de production n’est plus exclusivement kabyle : j’ai eu l’occasion de prendre connaissance, par l’intermédiaire de Mme Yacine, d’une liste inédite de néologismes élaborée par un groupe de mozabites.

La diversification géographique concerne aussi l’usage des néologismes : des chanteurs chaouis utilisent des termes pris dans l’Amawal. Pour le Maroc, on peut citer le journal culturel Tasafut, la revue Tifawt, la chanson, les émissions radiophoniques et, depuis quelques mois, les informations en berbère à la télévision. Au Maroc comme en Algérie, l’usage des néologismes est devenu chose courante, surtout dans les productions plus ou moins élaborées.



Quel bilan faites-vous de ce demi-siècle d’action néologique ?


Il est toujours délicat de faire un bilan dans des domaines où les considérations subjectives sont difficiles à éviter.

Il y à effectivement aujourd’hui un demi-siècle d’action néologique dans le domaine berbère puisque les premiers essais sont apparus en 1945 dans les chants berbéro-nationalistes (Aït-Amrane principalement).

Depuis, l’aménagement du lexique a touché plusieurs domaines : des domaines assez généraux (sciences humaines) par l’Amawal, la grammaire (M. Mammeri), les mathématiques (Algérie, Niger, 1984), le droit (Maroc, 1993), la géographie (manuscrit inédit de Slimane Touati), la religion (traductions kabyles de l’Evangile et du Coran), l’informatique, etc.

Au total, plus de sept mille mots ont été créés, quelques centaines connaissent un certain usage, quelques dizaines un certain succès. Les productions touarègues (Mali, Niger) sont numériquement faibles, mais présentent la particularité d’avoir été menées dans des cadres officiels puisque les parlers touaregs de ces pays ont statut de langue nationale. Plus globales et plus systématiques, les productions algériennes et marocaines ont été faites, quant à elles, dans des contextes politiques et idéologiques hostiles. En Algérie comme au Maroc, l’aménagement de la langue berbère en général et celui du lexique en particulier continuent de se faire de façon "sauvage". Dans ces pays l’action néologique est depuis cinquante ans caractérisée par le volontarisme et le spontanéisme.

Au niveau interne, les nomenclatures produites sont caractérisées dans leur ensemble par une forte tendance au purisme lexical, la chasse aux emprunts étrangers, la quasi-inexistence des formations expressives, un calque systématique à partir du français : calque de l’univers extra-linguistique, calque des catégories syntaxiques, calque des structures composées, calque des modalités du genre, etc. Le calque syntaxique s’ajoute dans l’usage et produit, comme dans la presse politique kabyle, des chefs-d’œuvre d’opacité.

Des insuffisances multiples peuvent être relevées à l’intérieur de chacune des nomenclatures prises séparément : nombreux cas d’homonymie, dans l’Amawal par exemple, mais aussi, chose inadmissible pour une telle discipline, dans le lexique français-berbère de mathématiques fait en Algérie en 1984. A ces défaillances dont on peut dire qu’elles sont d’ordre matériel s’ajoute l’isolement morpho-sémantique des unités produites, isolement aussi bien à l’intérieur du stock néologique qu’au regard du lexique ordinaire.

Il y a aussi les très nombreuses divergences de choix entre les nomenclatures : divergences entre l’Amawal et le lexique de mathématiques, divergences entre l’Amawal et les productions marocaines, divergences entre l’Amawal et le document mozabite inédit que j’ai évoqué précédemment, etc. Ces divergences portent sur des centaines de termes. Elles montrent en particulier que l’action néologique risque de creuser encore plus les écarts entre les dialectes si l’aménagement du lexique continue de se faire de façon séparée.

Mais il y a, heureusement, des aspects positifs. Au delà des insuffisances, il convient à mon avis de saluer le travail qui a été fait depuis un demi-siècle. Il a permis d’inaugurer un domaine sensible et complexe, de produire quelques succès, mais surtout d’expérimenter sur le terrain de la création néologique les différentes possibilités de génération lexicale offertes par le système linguistique berbère. Il a permis aussi d’introduire de nouveaux formants comme préfixes ou suffixes afin de régulariser les classes de termes. L’aménagement du lexique berbère est également caractérisé par l’aspect pan-berbère de la démarche des néologues. S’il est bien mené, il pourra contribuer à résorber les écarts entre les dialectes par la constitution d’un lot commun de néologismes.



Quelles sont vos propositions pour remédier à la situation ?


Ce n’est pas par modestie, mais je me demande sincèrement si des propositions personnelles dans un domaine comme l’aménagement linguistique peuvent avoir une signification, un poids ou un impact quelconques.

Sous d’autres cieux (di tmura irebh’en, comme on dirait en kabyle), l’aménagement d’une langue ou d’une variété de langue fait intervenir des Etats, des Universités, des organismes publics ou privés, des administrations, des moyens matériels et humains, des structures multiples de pilotage et de suivi sur le terrain, etc.

Chez nous, c’est de déménagement linguistique qu’il faudrait parler, pour le berbère en tout cas !

Mais essayons de jouer le jeu. Les propositions se situent à mon avis à deux niveaux.

1. Un niveau externe qui consisterait à rapprocher de façon formelle ou informelle : chercheurs, usagers institutionnels (radios et télévisions algériennes et marocaines, rédacteurs des revues et journaux berbères, etc.), écrivains, poètes, artistes, etc. Faire le bilan des besoins et des usages, harmoniser les pratiques, mettre sur pied des cadres communs de travail (cadres maghrébins, nationaux ou sectoriels) feraient partie des urgences. Sur le long terme, l’intervention des universités nationales (Algérie, Maroc) et étrangères (INALCO) pourra être d’un très grand apport dans la définition d’une stratégie globale et d’une méthodologie, dans la définition des priorités aussi. Sur le terrain, le mouvement associatif berbère et les médias, en Algérie comme au Maroc, pourront servir de relais avec le grand public.

Il sera bien entendu très difficile de mettre tout ce monde en mouvement, mais il me semble possible de commencer par un bout, si modeste soit-il : un cadre commun algéro-marocain par exemple qui s’élargirait progressivement, y compris, bien sûr, au monde touareg (Mali, Niger).

Il est important, cependant, que ces structures, si elles venaient à voir le jour, agissent avec une extrême prudence et ne se transforment pas en gendarmes de la langue.

Il faut aussi que la pression continue de s’exercer sur les Etats afin que la langue berbère bénéficie d’une reconnaissance officielle ainsi que des moyens nécessaires non seulement à sa survie mais à son développement.

2. Un niveau interne où il faudrait, à mon avis, corriger certains travers du travail déjà accompli : le purisme lexical, la chasse aux emprunts étrangers, l’exclusion des formations expressives, la marginalisation des procédés de la néologie sémantique, etc. Les matériaux déjà produits peuvent faire l’objet d’une refonte globale. Les procédures de création lexicale déjà utilisées peuvent être enrichies par de nouvelles possibilités : un travail de complétion des lexiques dialectaux, des formations hybrides qui associeraient des bases lexicales berbères à des affixes étrangers (grec, latin). Il faudrait aussi un rééquilibrage des contributions dialectales au bénéfice des parlers du Nord. Concernant l’usage, il y aurait la formation berbérisante des journalistes et des rédacteurs, la documentation sérieuse qu’il faudrait mettre à la disposition des usagers, etc.


Peut-on savoir quels sont les travaux les plus prioritaires à réaliser dans le domaine berbère ? Et particulièrement en néologie berbère ?

Dans le domaine berbère... la question est bien trop vaste. Concernant l’aménagement du lexique je plaiderais personnellement pour une trêve néologique, au niveau de la production en tout cas, en attendant que les conditions d’une meilleure intervention soient réunies. Mais je sais très bien que cette attitude n’est pas réaliste parce que la langue, elle, n’attend pas.

Au niveau de l’usage, on peut souhaiter une certaine modération, surtout chez les consommateurs kabyles, mais cela relève de la responsabilité de tout un chacun, et en particulier des rédacteurs et des journalistes : le purisme lexical et la chasse aux emprunts font tout simplement des ravages...

Comme en de nombreux autres domaines, c’est le long terme qui est urgent, c’est-à-dire, ici, la mise sur pied de cadres et de structures de travail et d’intervention à vocation pan-berbère.


Entretien réalisé par Saïd CHEMAKH

Paris/Montréal, février 1995..

Pour Imazighen Ass-a n°2-3, Paris, 1995, pp. 24-28, ©Tamazgha.


Publications de R. ACHAB :

Outre quelques éditoriaux et articles dans la série normale de Tafsut (14 n° parus de 1981 à 1990), R. ACHAB a publié :

- La langue berbère (kabyle) : initiation à l’écriture, Paris, 1979, G.E.B./ Imedyazen, 96p.

- Tira n tmaziγt, n° 4 de la revue Tafsut série "Pédagogique et scientifique", Tizi-
Ouzou, 1988, 70p.

- Tira n tmaziγt (Taqbaylit), éd. Tafsut, 1990, 110p.

Il a collaboré à :


- Amawal n tusnakt "Lexique de mathématiques", n° 1 de la revue Tafsut, série
"Pédagogique et scientifique", Tizi-Ouzou, 1983, 104p.

Articles :
<br<
- Isefra, in : Tisuraf, n° 6, Paris, 1979.

- Problèmes de néologie berbère, ‘Etudes et documents Berbères
, n° 8, Paris, 1991.


[Complément ] : Publications de R. Achab après 1995 :


- Tira n tmaziγt, introduction à l’écriture usuelle en berbère, éd. Hoggar, 1998.

-  La néologie lexicale en berbère, Peeters, 1997.

P.-S.

Imazighen Ass-a est la revue culturelle de l’association Tamazgha.

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2 Messages

  • Merci à tamazgha pour la publication de cet entretien. J’y ai personnellement appris beaucoup de choses.

    C’est dommage qu’il n’y ait pas de réactions. On dirait que les gens ne réagissent qu’aux articles de polémique, comme la tchektchouka qu’on peut lire sur certains sites.

    Belkacem de Marseille

    • Effectivement on a rien à reprocher à notre cher Ramdane .Dieu merci il en reste des hommes et des femmes sincères qui travaillent sans trop se faire remarquer .
      • > Aménagement du berbère : la place de la néologie... 27 décembre 2005 19:59, par mhamed ouberka
        merçi de se joli message

        Voir en ligne : amménagement de tamahzight

        • > Aménagement du berbère : la place de la néologie... 13 mai 2006 22:27, par Mouloud Idir

          Je viens de relire ce texte et je me réjouis de l’intelligence et de la générosité du propos. Il contraste avec les replis dans lesquels se consument une partie de la production sur le sujet. Je renvoie les lecteurs aux travaux plus spécifiques de M.Achab tout comme je les invite à parcourir les travaux d’un autre auteur en la matière : Madjid Allaoua. J’apprécierai tant que les propositions fédératives de M.Achab soient entendues par ceux qui sont sensibles à la question. C’est à espérer ; tant il est vrai que le temps de l’agitation populiste est révolu : il faut désormais passer au stade de la production scientifique et rigoureuse. Je sais que cela nécessite des moyens matériels considérables, qu’on fasse donc des propositions précises en ce genre. Quitte à prendre le pouvoir au mot en tentant de donner un contenu plus effectif au caractère nationalement reconnu de la langue berbère. À défaut de se mettre sérieusement au travail, je crois que la pire chose qui puisse arriver à tamazight et d’être reconnue officiellement. Si cela devait arriver, il faudrait trouver de vraies justifications à nos atermoiements et à notre inertie.

          Merci encore pour cet entretien qu’il est urgent de diffuser et faire lire et relire. Passons du texte à l’action, comme dirait Ricoeur.

          Avec mes salutations militantes, Mouloud de Montréal !

  • Azul,

    D’une part merci pour l’article, d’autre part, à ce que je sache Achab Ramdhane (que je salue au passage) vit tjrs à Paris, alors pourquoi pas une interview à jour, parce qu’en 10 ans il s’en passe des choses ! Amicalement. Arezki.