
Tamazgha.fr : Après les soulèvements qu’a vécus la Tunisie et l’Égypte, Tamazgha occidentale a vu un mouvement de manifestations qui a commencé le 20 février 2011 dans plusieurs villes comme Nador, Tanger, Rabat, Casablanca, Agadir, Marrakech, Imteghren,... Qu’est-ce qui justifie à ton avis cette envie de sortir dans la rue et demander le changement ?
Mustapha Berhouchi : La situation politique, socio-économique et culturelle est désastreuse. Une dizaine de familles monopolisent le pouvoir politique, la propriété ainsi que les affaires économiques du pays. Elles s’enrichissent d’une façon pas seulement illégale, mais amorale. Liées aux plus hautes sphères de l’Etat, elles pillent les richesses nationales. Elles ont institué la terreur, la corruption, l’arbitraire et la répression comme mode de gouvernance. Leurs choix au niveau des politiques publiques ont engendré la pauvreté, le chômage et l’illettrisme. Elles ont privé le peuple de ses droits élémentaires à la liberté, à la justice, à la citoyenneté, au travail, à la démocratie, bref à la dignité. Parallèlement, ces familles makhzéniennes, idéologiquement arabo-musulmanes, procèdent à la falsification de l’Histoire du pays et de l’identité du peuple.
Ces manifestations, partout, ont vu une très forte présence amazighe, marquée par le déploiement de drapeaux amazighs mais aussi des revendications exprimées sur les différentes banderoles souvent écrites en tifinagh. S’agit-il d’un mouvement spontané ou d’un mouvement bien organisé et coordonné ?
On peut dire que c’est un mouvement spontané, mais il s’agit en réalité d’un "magma" qui couvait depuis longtemps et auquel la conjoncture actuelle a permis d’exploser.
Depuis la mi-février, Tamazgha orientale (Libye) est en pleine guerre. Penses-tu que l’issue de ce conflit aura des répercussions sur le mouvement amazigh ?
Comme le soulèvement amazigh en Kabylie en 1980 a eu des répercussions sur l’évolution de la conscience amazighe dans le reste de Tamazgha, ce qui se passe actuellement en Libye constituera, indiscutablement, un tournant décisif dans l’Histoire du peuple amazigh, en quête de sa libération.
L’IRCAM fêtera ses dix ans dans moins d’un an. Qu’est-ce que cette institution liée au palais alaouite a apporté aux langue et culture amazighes ? Qu’en est-il notamment de l’enseignement de tamazight ?
Cet "institut" n’a pas été fait pour promouvoir la langue et la culture amazighes, mais pour contenir et neutraliser les aspirations du peuple amazigh. Quant à l’enseignement de tamazight au Maroc, c’est un fiasco total, mais c’est un fiasco voulu.
Lors de son discours du 17 juin 2011, Mohamed VI a levé le voile sur son projet de révision constitutionnelle. Ce projet, approuvé par le référendum du 1er juillet 2011, inclut tamazight comme langue officielle de l’Etat marocain. Avec cette « reconnaissance » de tamazight en tant que langue officielle, peut-on considérer que la question amazighe est résolue ?
Non, car la forme de sa constitutionnalisation ne témoigne pas de l’existence d’une réelle volonté de la part du régime en vue de résoudre la question amazighe au Maroc. En effet, le projet de constitution stipule que "L’arabe demeure la langue officielle de l’Etat. L’Etat œuvre à la protection et au développement de la langue arabe, ainsi qu’à la promotion de son utilisation. De même, l’amazighe constitue une langue officielle de l’Etat, en tant que patrimoine commun à tous les Marocains sans exception." Cette formulation trahit la partialité du régime en faveur de la langue arabe. En outre, on ne peut pas séparer les questions linguistiques des autres éléments constitutifs d’une constitution, notamment la source de la souveraineté, le pouvoir constituant, la séparation des pouvoirs, l’Etat de droit…
Quelle est ton analyse globale sur cette nouvelle constitution ?
Cette constitution établit la mise en œuvre juridique de la conception du régime de l’Etat au Maroc : la modernité au service de l’Islam. Elle est la continuité des constitutions qui l’ont précédée depuis 1962, en passant par les réformes de 1970, 1972, 1992 et 1996. A chaque fois le Makhzen procède à un toilettage subtil de sa constitution pour mieux s’adapter à la conjoncture et renforcer ainsi son pouvoir. Par cette constitution, la Monarchie détient toujours la force tout en cherchant une légitimité. Celle-là n’instaure pas une démocratie car elle ne considère pas le peuple comme source de la souveraineté suprême. Elle institue un Etat personnalisé où la monarchie conserve toujours le pouvoir constituant et continue à considérer que la constitution n’a pas vocation à instituer des pouvoirs, mais juste à constater une réalité déjà existante au Maroc, à savoir une théocratie qui règne et gouverne. Aussi, le pouvoir au Maroc, détenu par le Roi, ne fait-il pas l’objet de compétitions politiques. Dans ce pays, il y a confusion du pouvoir au profit de la Monarchie et diffusion de l’autorité : le parlement et le gouvernement ne détiennent pas de pouvoir, ils ne font qu’assumer des responsabilités. Cette constitution, à l’instar de celles qui l’ont précédée, n’instaure pas de mécanismes de protection des libertés fondamentales et des droits humains, ni ne délimite un espace public où s’exerce la citoyenneté et un espace privé où se vit la religion. En somme, cette constitution est loin d’être en rupture avec le passé. Or c’est à cette rupture qu’aspire le peuple.
Peut-on prendre au sérieux la reconnaissance de tamazight comme langue officielle dans la constitution d’un Etat qui se définit comme arabe et musulman ?
Non, car cette reconnaissance n’est que tactique. Le régime ne reconnaît pas tamazight pour la reconnaître, mais juste pour prévenir le réveil de la conscience nationale amazighe au Maroc. Il cherche aussi à contenir ce qu’on peut appeler l’élite bourgeoise amazighe et à redorer son blason vis-à-vis de la communauté internationale.
Récemment, le 5 mai 2011, deux étudiants et militants amazighs ont été agressés par des groupes arabistes à la faculté d’Imteghren. Quelle analyse fais-tu de cette agression qui n’est la première du genre dans cette ville connue pour son adhésion au combat amazigh ?
Les manifestations organisées par les étudiants amazighistes à Imteghren (Errachidia) ont connu un succès considérable. C’est ce qui a ravivé la haine des groupuscules acquis à l’idéologie arabiste et qui prônent la violence comme seul moyen pour anéantir le MCA au sein de l’université marocaine. Ces agissements d’un autre âge se sont produits également à Taza et à Meknès et trois étudiants amazighistes en sont victimes. Rappelons que le régime marocain maintient encore deux détenus politiques de la cause amazighe, Hamid OUÂDHOUCH et Mustapha OUSSAYA, à la prison Toulal à Meknès, alors qu’il a procédé dernièrement à la libération de plusieurs détenus islamistes.
Ne penses-tu pas que le mouvement amazigh se cherche ?
Comme pour tout mouvement de libération, en période de construction de sa conscience nationale et de ses instruments de lutte, le Mouvement amazigh cherche les meilleurs moyens à même de lui permettre d’abord d’incarner les aspirations du peuple dont il est la voix et de le guider, ensuite, vers son émancipation.
Que préconises-tu afin de sortir de cette situation et quels objectifs doit se fixer le Mouvement amazigh pour espérer arriver à une véritable solution du problème amazigh ?
Pour sortir de cette situation, le Mouvement amazigh a à secréter trois institutions indispensables pour tout mouvement de libération : la première est celle de la référence idéologique et du projet de société amazigh, la deuxième est celle du/des rassembleur(s) et la dernière est celle de l’instrument organique. Pour ce faire, le Mouvement doit instaurer en son sein une réflexion collective. Le rôle des intellectuels dans la phase actuelle est primordial : c’est à eux qu’incombe la responsabilité de cultiver dans les esprits la conscience nationale.
Et comment trouves-tu, justement, le rôle des intellectuels amazighs à Tamazgha occidentale ?
La majorité de ces intellectuels, malheureusement, ne peuvent pas penser par eux-mêmes, car ils sont loin d’être indépendants. Même quand ils détiennent une certaine autorité scientifique, ils la vident de sa substance par leur soumission au régime, ce qui fait d’eux en définitive des marionnettes au service du système politique. Certains, en jouant le jeu du régime, qui consiste à créer des contradictions au sein de la société, tentent même d’induire l’opinion amazighe en erreur en s’en prenant aux seuls partis arabistes et/ou islamistes tout en soutenant une théocratie d’essence arabo-islamiste. Or l’Etat et les partis politiques arabo-islamistes constituent un bloc uni contre l’amazighitude. Combattre donc l’un tout en soutenant l’autre est une aberrance qui témoigne de l’indigence intellectuelle.
Un dernier mot…
Ce n’est pas mon mot, mais une citation de Dda Lmouloud (Mouloud Mammeri), qui a dit, quelques temps avant sa disparition tragique : « […] quels que soient les obstacles que l’histoire lui apportera, c’est dans le sens de sa libération que mon peuple (et à travers lui les autres) ira. L’ignorance, les préjugés, l’inculture peuvent un instant entraver ce libre mouvement, mais il est sûr que le jour inévitablement viendra où l’on distinguera la vérité de ses faux semblants. Tout le reste est littérature. »
Propos recueillis par
Masin Ferkal.
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