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Un Kabyle, militant anarchiste des années 20-50...
vendredi 6 février 2004
par Masin
C’est pour le Dictionnaire Biographique de la Kabylie (DBK) que Saïd Chemakh est allé "déterrer" les écrits d’un des premiers militants kabyles du XXème siècle. Ce dernier, anarchiste, est presque méconnu pour ne pas dire oublié de tous.
Nous vous présentons sa biographie ainsi qu’un de ses textes phares.

Qui est Mohamed SAIL ?

Militant anarchiste et indépendantiste né le 14 Octobre 1894 à Taourirt (Aït Ouaghlis).

Ayant fait ses études primaires en Algérie, On ne sait pas par quelles circonstances il s’est retrouvé en France. Pendant la première guerre mondiale, il est interné pour insoumission puis désertion. A sa libération, il s’installe dans la région parisienne et adhère à l’Union Anarchiste. En 1923, il fonde avec Slimane Kiouane (?) le Comité de défense des indigènes algériens. Dés 1924, ses premiers articles où il dénonce le colonialisme, le centenaire de la conquête de l’Algérie... dans des publications anarchistes telles que Le Libertaire, La Voix Libertaire...

En 1932, il devient le gérant de L’Eveil social et y publie plusieurs articles où il appelle les Algériens à s’organiser et à se révolter. Mais article antimilitariste lui valut des poursuites judiciaires à la fin de la même année. En 1934, il est arrêté pour possession d’armes prohibées. A sa libération, il continue à militer à l’UA. Au début de la Guerre d’Espagne, il s’engage dans le Groupe International de la colonne Durruti crée par les anarchistes refusant de se fondre dans les Brigades Internationales qu’ils considèrent controlées par les communistes. Ses premières lettres du front furent publiées dés octobre 1936 dans L’Espagne antifasciste. En novembre 1936, il fut blessé prés de Sarragosse et rentra en France. En 1937, il participe à diverses manifestations : Contre l’interdiction du PPA, contre la répression des manifestants tunisiens et pour le soutien de la révolution espagnole. En 1938, il est arrêté et condamné pour provocation de militaire. Sous l’occupation, il est encore arrêté et interné dans le camp de Riom d’où il s’est échappé. Il se spécialisa jusqu’à la Libération dans la fabrication de faux-papiers. Dés 1946, il reprit sa lutte anticolonialiste dans le Libertaire et ce jusqu’à sa mort en avril 1953.

La plupart de ses textes sont regroupés sous le titre Appels aux travailleurs algériens et publiés par la Fédération Anarchiste en 1994.

Les textes de M. Saïl sont d’une importance capitale du fait qu’ils démontrent la brillante prise de conscience du militant anarchiste et antifasciste non seulement de sa condition de colonisé devant lutter pour son indépendance. Pour lui, le combat politique pour une idéologie n’empêche pas le combat pour l’algérianité ni la prise de conscience de l’identité berbère. Cela est d’ailleurs très clair dans son texte La mentalité kabyle (1951) où il décrit avec fierté les valeurs de ces Berbères.

Bibliographie :

- Mohamed Sail, Appels aux travailleurs algériens, textes recueillis et présentés par S. Boulouque, Coll. Volonté Anarchiste n°43, Fédération Anarchiste, 1994.

Saïd CHEMAKH


DOCUMENT

"La mentalité kabyle",
par Mohamed SAÏL
Paru dans Le Libertaire n° 257, 16 février 1951.

A maintes occasions, j’ai parlé dans ces colonnes du tempéra­ment libertaire et individualiste caractérisé de mes compatriotes berbères d’Algérie . Mais aujourd’hui, alors que la caverne d’Ali Baba d’outre-mer craque et croule, je crois utile d’affirmer, contre tous les pessimistes professionnels ou les rêveurs en rupture de places lucratives que l’Algérie libérée du joug colonialiste serait ingouvernable au sens religieux, politique et bourgeois du mot. Et je mets au défi toutes les canailles prétendant à la couronne d’apporter la moindre raison valable et honnête à leurs aspirations malsaines, car je leur oppose des précisions palpables et contrôlables, sans nier cependant que leur politique a quelque succès quand il s’agit d’action contre le tyran colonialiste.

Il faut voir l’indigène algérien, le Kabyle surtout, dans son mi­lieu, dans son village natal et non le juger sur son comportement dans un meeting, manifestant contre son ennemi mortel : le colo­nialisme.

Pour l’indigène algérien, la discipline est une soumission dégra­dante si elle n’est pas librement consentie. Cependant, le Berbère est très sensible à l’organisation, à l’entraide, à la camaraderie mais, fédéraliste, il n’acceptera d’ordre que s’il est l’expression des désirs du commun, de la base. Lorsqu’un délégué de village est désigné par l’Administration, l’Algérie le considère comme un en­nemi.

La religion qui, jadis, le pliait au bon vouloir du marabout, est en décadence, au point qu’il est commun de voir le représentant d’Allah rejoindre l’infidèle dans la même abjection. Tout le monde parle encore de Dieu, par habitude, mais. en réalité plus personne n’y croit. Allah est en déroute grâce au contact permanent du tra­vailleür algérien avec son frère de misère de la métropole, et quel­ques camarades algériens sont aussi pour beaucoup dans cette lutte contre l’obscurantisme.

Quand au nationalisme que j’entends souvent reprocher aux AI­gériens, il ne faut pas oublier qu’il est le triste fruit de l’occupation française. Un rapprochement des peuples le fera disparaître, comme il fera disparaître les religions. Et, plus que tout autre, le peuple algérien est accessible à l’internationalisme, parce qu’il en a le goût ou que sa vie errante lui ouvre inévitablement les yeux. On trouve des Kabyles aux quatre coins du monde ; ils se plaisent par­tout, fraternisent avec tout le monde, et leur rêve est toujours le sa­voir, le bien-être et la liberté.

Aussi, je me refuse à croire que des guignols nationalistes puis­sent devenir un jour ministres ou sultans dans le dessein de soumet­tre ce peuple, rebelle par tempérament.

Jusqu’à l’arrivée des Français, jamais les Kabyles n’ont accepté de payer des impôts à un gouvernement, y compris celui des Ara­bes et des Turcs dont ils n’avaient embrassé la religion que par la force des armes. J’insiste particulièrement sur le Kabyle, non pas parce que je suis moi-même Kabyle, mais parce qu’il est réellement l’élément dominant à tout point de vue et parce qu’il est capable d’entraîner le reste du peuple algérien dans la révolte contre toute forme de centralisme autoritaire.

Le plus amusant de l’histoire, c’est que la bande des quarante voleurs ou charlatans politiciens nous représente le nationalisme d’outre-mer sous la forme d’une union arabe avec l’emblème mu­sulman et avec des chefs politiques, militaires et spirituels à l’image des pays du Levant. J’avoue que le dieu arabe de nos sinistres pan­tiris d’Algérie a bien fait les choses, puisque la guerre judéo-arabe nous révéla que les chefs de l’islamisme intégral ne sont rien d’autre que de vulgaires vendus aux Américains, aux Anglais, et aux Juifs eux-mêmes, leurs prétendus ennemis. Un coup en traître pour nos derviches algériens, mais salutaire pour le peuple qui commence à voir clair.

Pensez donc, un bon petit gouvernement algérien dont ils se­raient les caids, gouvernement bien plus arrogant que celui des roumis, pour la simple raison qu’un arriviste est toujours plus dur et impitoyable qu’un "arrivé" ! Rien à faire, les Algériens ne veulent ni de la peste, ni du choléra, ni d’un gouvernement de roumi, ni de celui d’un caid. D’ailleurs, la grande masse des tra­vailleurs kabyles sait qu’un gouvernement musulman, à la fois re­ligieux et politique, ne peut revêtir qu’un caractère féodal, donc primitif. Tous les gouvernements musulmans l’ont jusqu’ici prouvé.

Les Algériens se gouverneront eux-mêmes à la mode du Village, du douar, sans députés ni ministres qui s’engraissent à leurs dé­pens, car le peuple algérien libéré d’un joug ne voudra jamais s’en donner un autre, et son tempérament fédéraliste et libertaire en est le sûr garant. C’est dans la masse des travailleurs manuels que l’on trouve l’intelligence robuste et la noblçsse d’esprit, alors que la horde des "intellectuels" est, dans son immense majorité, dénuée de tout sentiment généreux.

Quant aux staliniens, ils ne représentent pas de force, leurs membres se recrutent uniquement parmi les crétins ou déchet du peuple. Car l’indigène n’a guère d’enthousiasmepour se coller une étiquette, qu’elle soit mensongère ou superfasciste.

Pour les collaborateurs, policiers, magistrats, ciids et autres né­griers du fromage algérien, leur sort est réglé d’avance : la corde, qu’ils valent à peine.

Pour toutes ces raisons, mes compatriotes doivent-ils être consi­dérés conune d’authentiques révolutionnaires frisant l’anarchie ? Non, car s’ils ont le tempérament indiscutablement fédéraliste et libertaire, l’éducation et la culture leur manquent, et notre propa­gande, qui est cependant indispensable à ces esprits rebelles, leur fait défaut

C’est ce pourquoi oeuvrent nos compagnons anarchistes de la fé­dération nord-africaine.


Texte publié avec l’aimable autorisation des éditions Edisud ainsi que de Salem Chaker.

P.-S.

Texte extrait de "Hommes et Femmes de Kabylie", Tome 1, sous la direction de Salem Chaker, Edisud, Aix-en-Provence, 2001.
L’ouvrage sus-cité comporte 38 notices relatives à 34 personnages : voir la présentation et le sommaire du volume.
Voir également le site du CRB ainsi que celui des éditions EDISUD

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9 Messages

  • > Un Kabyle, militant anarchiste des années 20-50... 8 février 2004 13:55, par massinissa
    Je suis impressionné par la clairvoyance politique de M. SAIL. Extraordinaire !
  • > Un Kabyle, militant anarchiste des années 20-50... 9 février 2004 19:28, par bader yenghaten
    c’est des articles comme celui que je viens de lire qui nous manquent et bravo said chemakh pour son travail et je le remercie de m’avoir donner des informations sur un des notres et que je ne connaissais pas avant . merci mille fois et bravooooo !!!!! tannemirt i sa3id cemax !!!!!
  • > Un Kabyle, militant anarchiste des années 20-50... 12 février 2004 22:39, par rezki
    Quand j’étais lycéen, j’ai reçu par hasard un tract reproduisant un article publié dans l’entre-deux guerres dans une publication qui s’appelait je crois " Le Combat " par un certain Mohamed Sail. Je m’en souviens maintenant que je lis votre article.
    Merci à votre site d’avoir résuscité un nom qui se trouvait enfoui dans ma mémoire de Kabyle.
  • > Un Kabyle, militant anarchiste des années 20-50... 3 janvier 2006 16:24, par redjdal zaghdoud mastanabal
    oui car c’est la stricte verite,depuis bakounin et marx je pense que le combat a vu d’autres anarchistes tel que ernesto rafaél guevara,mouhamed sail,matoub...etc..mais ça reste toujours sans écoute parceque l’anarchisme c’est une note musicale trop élevée pour les oreilles vulgaires.
  • Bravo, encore bravo pour cette excellente initiative. Je suis sympathisant anarchiste depuis le début des années 70, et j’avais entendu parler de Mohamed Sail, tardivement mais comme de nombreux autres militants que la mémoire avait occulté. Que des jeunes s’évertuent à mieux faire connaitre le personnage, c’est aussi très bien. Car quelle clairvoyance, quelle lucidité, quelle intuition chez Mohamed Sail ? Sa relecture m’a fait beaucoup de bien. J’aimerai connaitre tous les travaux qui s’y réfère et m’y associer. Tanemirth. Alawa