Le débat autour de l’alphabet : serpent de mer / arme de guerre*
Depuis plusieurs décennies, on voit revenir cycliquement dans le débat public – politique et universitaire – la même controverse sur la question de la graphie usuelle de la langue berbère : graphie latine, graphie arabe, graphie tifinagh ? Pseudo débat, totalement prédéterminé par les options idéologiques, et en définitive par l’instance politique : cela a été le cas au Maroc avec l’adoption surprise des néo-tifinagh par l’Ircamen 2002 ; c’est le cas en Algérie avec ceux qui voudraient imposer la graphie arabe. Pour contextualiser le débat, on rappellera qu’après le Printemps berbère de 1980, le FLN et le Président Chadli [1] déclaraient déjà : "Oui à l’enseignement du berbère, à condition qu’il soit écrit en caractères arabes" ! Cette idée est donc ancienne et émane toujours de milieux fortement marqués par l’idéologie arabiste (plus qu’islamiste d’ailleurs) et en général proches des milieux dirigeants de l’Etat.
Pour tous les berbérisants sérieux, du moins ceux qui se sont penchés sur cette question depuis longtemps et qui ne découvrent pas les problèmes d’aménagement du berbère depuis que les instances politiques algériennes et marocaines ont donné leur "feu-vert", la réponse ne fait pas de doute. Pour ma part, je m’en suis expliqué depuis près de trente ans : une diffusion large du berbère passe nécessairement par la graphie latine, parce que :
‒ L’essentiel de la documentation scientifique disponible est dans cette graphie ;
‒ Un travail significatif d’aménagement de cette graphie a été mené durant tout le XXe siècle ;
‒ L’essentiel de la production destinée au grand public (revues associatives, production littéraire), en Afrique du Nord comme en Europe, utilise cet alphabet.
Revenons précisément au débat que l’on essaie régulièrement de relancer. On notera d’abord que l’on invoque généralement la science, l’université : on mobilise les savoirs des linguistes quant à la relation purement conventionnelle entre une langue et sa représentation graphique ; ceux des historiens sur l’existence de traditions anciennes de graphies du berbère en caractères arabes ; du sociologue de l’éducation et de la culture pour rappeler que la majorité de la population a une pratique de l’alphabet arabe. Tout cela pour défendre in fine une notation usuelle en caractères arabes.
On occulte bien sûr le fait que les notations arabes du berbère, bien attestées depuis le haut Moyen âge,
‒ Sont restées l’apanage de milieux lettrés très restreints ;
‒ Qu’elles n’ont jamais donné lieu à une véritable codification graphique du berbère ;
‒ Que toutes les études récentes montrent qu’il s’agissait plus d’aide-mémoires, de béquilles pour une transmission restée fondamentalement orale et qu’il est impossible de décoder ces textes berbères, anciens ou actuels, écrits en arabe sans une oralisation tâtonnante (voir notamment les test réalisés par A. El Mountassir 1994).
On occulte bien sûr aussi le fait que l’alphabet latin est, lui aussi, très largement répandu en Afrique du Nord.
Au niveau de l’abstraction transhistorique, nous savons bien que toute langue, sous réserve d’adaptations plus ou moins importantes, peut être représentée par n’importe quel système d’écriture. C’est ce qui explique que les écritures ont pu voyager, ont été empruntées et adaptées de peuple à peuple, de langue à langue : l’alphabet latin du français n’est pas celui de Rome, ni celui de l’allemand, ni celui des langues scandinaves ou du tchèque. De même que l’alphabet arabe du persan, du turc ottoman et des autres langues d’Asie centrale n’est pas celui de l’arabe classique. De même, sur moins d’un siècle, certaines langues d’Asie centrale ont été écrites en alphabet arabe, en latin et en cyrillique ! A ce niveau de généralité, il est évident que le berbère, comme toute langue, pourrait être écrit en syllabaire japonais ou en alphabet cyrillique. Mais au-delà de ces considérations abstraites et des potentialités théoriques, une écriture usuelle, du fait même de cette qualité, se développe dans un contexte historique et un environnement socioculturel déterminés, et pas seulement dans les cabinets des linguistes et grammairiens.
Car, ignorance réelle ou ignorance feinte, on occulte dans tous les cas le fait que depuis un bon siècle, un travail de réflexion sur la notation usuelle à base latine, directement inspiré par la recherche universitaire sur le berbère, a été mené et a permis des avancées significatives. Initié et accompagné par des universitaires, par des praticiens du berbère, largement relayé par le mouvement associatif, ce travail sur la graphie usuelle à base latine a connu des améliorations progressives et simplifications qui en font désormais une écriture fonctionnelle, raisonnée et adaptée à toutes les formes de berbère. Représentation phonologique, maîtrise et explicitation de la segmentation font de la graphie usuelle latine une véritable écriture "berbère", généralisable à l’ensemble du domaine.
Tourner le dos à un siècle d’usage social actif de la graphie à base latine pour imposer l’alphabet arabe ne pourrait qu’avoir de graves incidences négatives et ralentir voire bloquer le processus de diffusion de l’écrit.
Pour des raisons pratiques d’abord : seule la notation latine à fait l’objet d’un processus de codification et d’adaptation aux contraintes particulières et lourdes du berbère. Utiliser un autre alphabet reviendrait à jeter aux orties ce lent et complexe travail de maturation, déjà largement adopté par les producteurs sur le terrain, notamment les écrivains. Très concrètement, une graphie arabe pour le berbère serait une régression sévère dans le processus de codification et de diffusion de l’écrit. On en reviendrait forcément à des notations de type phonétique, fortement dialectalisées, à segmentation aléatoire et non explicite et ne permettant pas la lecture sans oralisation. Car, outre que le processus de codification n’a jamais été engagé à partir de l’alphabet arabe, on aurait – même en supposant de la bonne volonté et des intentions généreuses – de sérieuses difficultés à s’abstraire des contraintes de la tradition arabisante pour construire à partir de cette écriture une représentation cohérente et efficace du berbère.
Mais aussi pour des raisons symboliques : qu’on le veuille ou non, l’émergence berbère, l’émergence de la langue berbère s’est faite au cours du XXe siècle contre l’idéologie arabo-islamique dominante et, pour l’essentiel, hors du cadre culturel arabo-islamique. C’est l’ouverture sur le monde et sur l’Occident qui a donné aux Berbères et à la langue berbère les outils de leur affirmation et de leur existence. Vouloir imposer au berbère l’habit de l’alphabet arabe trahit explicitement une volonté de le (les) faire rentrer dans le giron de la famille arabo-musulmane, pour l’y étouffer.
En réalité, on a affaire à une machine de guerre contre le berbère, que l’on déploie lorsqu’il est devenu impossible de s’opposer, sur le principe, à sa reconnaissance, à son développement et à sa généralisation. On met alors en avant le problème "technique" de l’alphabet, pour tenter de détruire l’acquis et orienter d’emblée le passage à l’écrit et l’enseignement de la langue berbère vers un cul-de-sac assuré, vers l’enlisement et/ou la floklorisation. C’est ce qui se confirme au Maroc avec le choix des néo-tifinagh. C’est ce qui se passerait en Algérie si l’alphabet arabe venait par malheur à être imposé. Au fond, il s’agit, dans tous les cas, même si les argumentaires sont évidemment très différents, de bloquer toute possibilité de développement réel de la langue berbère, de la neutraliser en lui imposant un carcan non fonctionnel qui la condamne à une simple fonction emblématique (pour les néo-tifinagh) ou au rejet et à la désaffection par les populations elles-mêmes (pour l’alphabet arabe) ; en un mot, il s’agit d’enfermer le berbère dans l’insignifiance. On retrouve là une pratique très solidement ancrée des Etats nordafricains, la stratégie de neutralisation et de domestication des élites, de tous les acteurs et facteurs sociaux et culturels non contrôlés… En l’occurrence, il s’agit de "réduire le lion berbère en un doux agneau bêlant", intégré à l’appareil d’Etat et à l’idéologie dominante.
Salem Chaker,
Professeur de berbère
Université de Provence / Inalco – Centre de Recherche Berbère
Pour lire la totalité de l’article de Salem Chaker :
La codification graphique du berbère : Etat des lieux et enjeux.



