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Tamazight : urgences
Tifinagh
Salem Chaker revient sur le choix de tifinagh pour la transcription de tamazight (langue berbère) au Maroc.
mercredi 7 janvier 2004
par Masin
Après l’interview accordée à Kra Isallen, il nous livre un article par le biais duquel il donne son analyse de cette décision qu’il qualifie de précipitée et de dangereuse pour l’avenir du développement de tamazight dans cette partie de Tamazgha.

A propos des tifinagh et de la prise en charge de tamazight :

Le point de vue d’un berbérisant kabyle

Par Salem CHAKER (*)

La décision récente d’adopter les tifinagh pour la graphie usuelle du berbère au Maroc est à la fois précipitée, mal fondée et certainement dangereuse pour l’avenir et le développement de tamazight dans ce pays. Elle révèle aussi la confusion des genres qui règne très généralement dans la gestion de la langue berbère dans les pays du Maghreb : alors qu’aucun débat scientifique sérieux n’a jamais eu lieu au Maroc (ni en Algérie d’ailleurs) sur la question de l’alphabet à utiliser, les autorités décident d’une option en déconnexion totale avec tous les usages réels actuels, tant au Maroc même que dans le reste du monde berbère. Chacun sait - du moins ceux qui acceptent de s’informer sur ce qui existe - que l’écrit berbère fonctionnel actuel est essentiellement à base latine, secondairement en caractères arabes.

En premier lieu, cette option revient à mettre la charrue avant les bœufs : la question du statut juridique et, subséquemment les objectifs culturels et éducationnels de l’enseignement du berbère, n’ont été ni explicités, ni même débattus et l’on impose des choix graphiques en contradiction avec l’usage dominant. On peut donc se demander si le véritable objectif n’est pas d’orienter d’emblée le passage à l’écrit et l’enseignement de la langue berbère dans un cul-de-sac assuré, dans l’enlisement. Car sinon, pourquoi un choix aussi contreproductif, aussi évidemment déraisonnable ?

Sur un plan plus technique, pour tous les berbérisants sérieux qui se sont penchés sur cette question, la réponse ne fait pas de doute et, pour ma part, je m’en suis expliqué depuis plus de 20 ans : une diffusion large du berbère passe nécessairement par la graphie latine, parce que l’essentiel de la documentation scientifique disponible est dans cette graphie, parce qu’un travail significatif d’aménagement de cette graphie a été mené, depuis au moins 50 ans, parce que l’essentiel de la production destinée au grand public (revues associatives, production littéraire), au Maghreb comme en Europe, utilise cette graphie.

Les tifinagh sont certes l’écriture historique des Berbères, mais elles sont sorties de l’usage effectif depuis des siècles - certainement plus d’un millénaire - dans toute l’Afrique du Nord. Seuls les Touaregs en ont gardé l’usage effectif. L’authenticité, puisqu’on avance souvent cet argument, est donc pour le moins une authenticité reconstruite, une authenticité "archéologique".

En outre, pour toute une série de raisons techniques internes, les tifinagh ne peuvent avoir qu’une fonction identitaire et emblématique et ne sauraient servir de base à une écriture fonctionnelle, facilement diffusable. D’autant que quasiment aucun travail sérieux d’actualisation et d’adaptation aux variétés berbère du Nord, sur la base d’une réflexion phonologique, n’a été fait sur cette écriture (1) : la version qui circule depuis une trentaine d’années est purement et simplement aberrante puisqu’il s’agit d’une notation phonétique du kabyle à base tifinagh, mise au point à partir de 1970 dans les milieux kabyles de l’Académie berbère à Paris par des amateurs pleins de bonne volonté mais sans aucune formation linguistique. Le résultat concret est que l’alphabet qui est actuellement présenté comme "berbère", n’a aucune authenticité (il a été fortement remanié pour noter les caractéristiques phonétiques du kabyle) et ne peut être en l’état un alphabet pan-berbère.

Alors que, et il faut redire avec force cette donnée que l’on feint d’ignorer, depuis près de 50 ans, un travail de réflexion sur la notation usuelle à base latine, directement inspiré par la recherche universitaire sur le berbère, a été mené et a permis des avancées significatives, en particulier en milieu kabyle. Et sur le plan de l’usage, pour ce qui est du kabyle et plus largement du berbère algérien, le passage à l’écrit à base latine peut être désormais considéré comme acquis et irréversible : il existe des publications nombreuses, une presse, une littérature, des revues associatives qui utilisent la notation usuelle latine mise en place progressivement depuis 40 à 50 ans et qui a connu, sur nos recommandations, quelques améliorations et simplifications depuis une vingtaine d’années. Même les Mozabites ou les Chaouis (Aurès), chez lesquels la culture arabo-musulmane est bien mieux et bien plus largement maîtrisée que chez les Kabyles, utilisent et recommandent l’alphabet latin pour la notation usuelle de leur langue, alors que leur langue de travail reste l’arabe !

Certes, au Maroc, l’écrit berbère est à la fois moins stabilisé (avec une concurrence réelle entre alphabets arabe et latin) et moins dense ; la mesure qui vient d’être prise en faveur des tifinagh pourrait donc avoir de sérieuses incidences négatives et ralentir voire bloquer le processus de diffusion de l’écrit. Tout dépendra donc des usagers et notamment de la capacité du mouvement associatif berbère marocain à persévérer dans ses orientations antérieures.

Mais on peut rester néanmoins optimiste car, contrairement aux apparences et à ce qu’ont tendance à croire les "apparitchiks", en matière de langue et de graphie, même dans un pays très centralisé comme la France, ce sont les acteurs/producteurs, les usagers (écrivains, journalistes, imprimeurs, éditeurs...) qui font l’usage, et qui, partout, ont défini la norme graphique et orthographique et non les pouvoirs ou les administrations.

J’espère donc que les créateurs berbères du Maroc, les associations continueront leur travail, avec constance et ténacité, dans la direction qu’ils ont déjà prise.

(*) Professeur des Universités (berbère), à l’INALCO, Paris.


(1) La seule référence publiée en ce domaine est mon article : "Pour une notation usuelle à base tifinagh", paru Etudes et Documents Berbères (Paris), 11, 1994, p. 31-42. Sur cette question de l’aménagement de la langue berbère, notamment de sa graphie usuelle, on trouvera de nombreuses informations sur le site berbère de l’INALCO (www.inalco.fr puis "Berbère").


Salem CHAKER

Salem CHAKER, spécialiste de linguistique berbère, est Professeur de berbère à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO) de Paris. Il y dirige le Centre de recherche berbère, qu’il a créé en 1990.

Il a également exercé une dizaine d’années à Aix-en-Provence (CNRS et Université de Provence : 1981-1989) et à l’Université d’Alger (1973-1981). Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et de nombreuses études de linguistique et sociolinguistique berbères. Il est aussi directeur de l’Encyclopédie berbère (24 volumes parus, 1 sous presse, Aix, Edisud), et du projet de Dictionnaire biographique de la Kabylie (1 volume paru, Aix, Edisud).

Principales publications (Ouvrages)

1. Un parler berbère d’Algérie (Kabylie) : Syntaxe, Université de Provence, (Aix), 1983.

2. Textes en linguistique berbère (Introduction au domaine berbère), Paris, Editions du CNRS, 1984.

3. Berbères aujourd’hui, Paris, L’Harmattan, 1989, 150 p. Réédition revue et augmentée, Paris, L’Harmattan 1998, 221 p.

4. Linguistique berbère. Etudes de syntaxe et de diachronie, Paris, Peeters, 1995.

5. Hommes et femmes de Kabylie (Dictionnaire biographique de la Kabylie), 1, Aix, EDISUD, 2001.

Salem.Chaker Inalco.fr

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1 Message

  • > Tifinagh 8 novembre 2005 08:14, par rabah

    On peut donc se demander si le véritable objectif n’est pas d’orienter d’emblée le passage à l’écrit et l’enseignement de la langue berbère dans un cul-de-sac assuré, dans l’enlisement.

    Il n’y a pas à se le demander pendant 14 siècles ce qui est à l’évidence tel le nez en plein milieu du visage : un piège à "cons" !
    Pär contre on peut sérieusement se demander en ce qui concerne ceux qui ne peuvent pas comprendre seul une simple embrouille infantile de ce genre si ils sont réellement capable de comprendre votre article avec leur mentalité extrémiste.