
La deuxième partie de la journée débute, l’après-midi, par l’intervention de Mohamed Aghali Zakara, maître de conférence (touareg) à l’Inalco. Après un rappel des faits concernant la genèse de la révolte touarègue contre les gouvernements du Mali et du Niger, le conférencier a axé son propos sur le rôle qu’a joué - et continue toujours de jouer la chanson - dans la prise de conscience pour fédérer les forces des populations touaregs. On connaît déjà le groupe Tinariwen, mais il y a aussi d’autres groupes dont Takrist n’Tada du chanteur Abdallah Oumbadougou. Ce dernier a même créé une école de musique et compte déjà un nombre important de disciples. Cela nous rappelle le climat des années 1970-80 en Kabylie où la chanson jouait un rôle déterminant dans la conscientisation des populations sur la question amazighe : persécution des chanteurs engagés dans la lutte pour la démocratie et la reconnaissance du fait berbère, cassettes distribuées sous le manteau, etc. Cela montre, encore une fois, que la chanson est - et restera toujours - une arme efficace qui contribue à la prise de conscience des peuples que ce soit dans le monde berbère ou ailleurs.

Par la suite, M. Aghali a donné la parole au président de l’Association des Artisans de Kidal, de passage à Paris où il est exposant à la Foire Internationale aux Palais des Exposition à porte de Versailles. L’assistance a eu ainsi droit à un témoignage brut sur la situation qui prévaut actuellement chez les populations touarègues qui subissent l’Etat malien.
Le moins que l’on puisse retenir de cette intervention est que la situation est des plus dramatiques. L’orateur dit que les populations touarègues de Kidal par exemple sont abandonnées à leur sort sans aucune aide de la part du gouvernement malien. Structures de santé inexistantes, routes impraticables, les populations vivent dans l’isolement total et beaucoup de malades décèdent sur le chemin vers l’hôpital le plus proche (situé à des heures de route). La situation n’a donc pas évolué et ce malgré les multiples promesses des gouvernements, suite notamment à l’Accord de paix signé à Alger en juin 2006 par la délégation des ex-rebelles touaregs et celle du gouvernement malien. Accord dans lequel le gouvernement malien s’engageait pourtant "à accélérer le développement des trois régions du nord du Mali (Kidal, Gao et Tombouctou)" en contrepartie du renoncement des ex-rebelles touaregs à leur revendication d’autonomie de leur région.

De l’aire berbérophone touareg, Abdellah Bounfour, Professeur des universités (littérature berbère) à l’Inalco, nous transporte quant à lui au Maroc à travers une communication qui avait pour titre "Le mouvement amazigh au Maroc".
Le conférencier a tenu d’abord à rappeler à l’assistance le contexte particulier que vivait le Maroc durant les années 1980 qui a coïncidé avec les événements du Printemps berbère de Kabylie. Un Maroc sous Etat d’exception, en conflit depuis 5 ans déjà avec l’Algérie. Les Marocains vivaient alors leur période de répression des plus atroce. "Toute contestation était vue par le royaume comme trahison", dira l’orateur. Cela a donc fait que la revendication berbère, qui était déjà, comme tenait à le souligner M. Bounfour, "essentiellement affaire d’intellectuels et d’étudiants citadins pour la majorité", fut "mise en veilleuse" pendant un moment.
Mais l’onde de choc provoquée par le Printemps berbère de Kabylie va atteindre les militants marocains et la revendication va aller s’intensifiant, ce qui aboutira au fameux discours du roi Hassan II de 1994 où il prônait, pour la première fois, l’enseignement "des dialectes berbères". En effet, et suivant la maxime qui dit "il vaut mieux prévenir que guérir", le royaume chérifien a toujours suivi de près l’évolution de la situation en Algérie et pris à chaque fois des décisions anticipées pour prévenir tout mouvement de contestation, craignant l’effet de contagion que cela pourrait provoquer au sein des milieux berbéristes marocains.
Après ce fameux discours du roi, il est certain que l’avancée a été considérable pour la cause amazighe, même si l’intention de la monarchie n’était pas forcément servir l’intérêt de la langue berbère. Le roi, dira le conférencier, jugeait en effet qu’il était mieux que ses sujets puissent "baragouiner du berbère plutôt qu’un mauvais français" et pensait aussi que l’enseignement du berbère allait faciliter l’enseignement de l’arabe aux populations berbères du milieu rural.
Autre similitude frappante, si l’on veut, entre les décisions du royaume et celles du pouvoir algérien, est celle qui réside dans les décrets portant création d’institutions chargées de promouvoir la culture amazighe et la préparation du terrain à l’enseignement de la langue. Le H.C.A (Haut commissariat à l’amazighité) en Algérie, l’I.R.C.A.M (l’Institut royal de la culture amazighe) au Maroc sont tous les deux des institutions mises sous contrôle direct du président de la république pour le premier et du roi pour le second. Même volonté de mainmise sur un domaine qu’on ne veut surtout pas laisser aux mains d’institutions indépendantes comme l’université par exemple ; presque les mêmes formules dans les textes définissant leurs statuts et leurs missions et aussi la même définition de la dimension berbère comme "patrimoine national", donc appartenant désormais à tous et dont aucun groupe ne peut plus s’ériger le monopole. On voit bien l’idée qui se cache derrière et qui est tout simplement la mise à l’écart des militants berbéristes de longue date.
L’I.R.C.A.M a ainsi réussi à démobiliser le mouvement associatif au Maroc, selon les dires d’un intervenant lors du débat, lui-même ancien membre de ladite institution.
Deux questions se sont posées alors à l’I.R.C.A.M : Quel berbère enseigner ? Et quel système de transcription adopter ? Le royaume avait cru alors judicieux de parler d’un "berbère commun" qui, à vrai dire, ne traduit rien dans la réalité. Pire, il a même voulu faire oublier les différentes désignations locales des parlers (tachelhit, tarifit et tamazight), privilégiant une segmentation géographique, parlant ainsi de "berbère du sud", du "nord" et du "centre" ! Mais un problème a surgi tout assez rapidement ; les locuteurs berbérophones eux-mêmes ne se reconnaissent pas dans ce "berbère commun" !
Pour ce qui est du système de transcription, l’I.R.C.A.M a opté d’emblée pour les caractères néo-tifinaghs. Et le conférencier de rappeler le contexte et les motivations d’un tel choix. L’institution aurait exploité deux événements majeurs pour légitimer son choix. Le premier concerne un vote en faveur des néo-tifinaghs qui a eu lieu lors d’un séminaire traitant de la même question et ayant regroupé différents spécialistes. Le seul hic dans l’histoire, c’est que les participants étaient en majorité des arabisants. Et pour ne pas donner l’air d’être des "arabistes", ils ont alors préféré voter pour les néo-tifinaghs. Et de leur côté, les francisants ont aussi fait le même choix pour éviter d’être taxés de pro-occidentaux, si d’aventure ils exprimaient leur préférence pour les caractères latins. Le deuxième événement exploité par l’IRCAM pour fixer son choix réside dans l’appel fait par les islamistes pour l’usage des caractères arabes.
On voit donc bien que loin de s’appuyer sur des arguments scientifiques objectifs, c’est plutôt à l’affectif et à la démagogie que le royaume marocain a décidé de recourir. Tout ceci a amené M. Bonfour à conclure en disant qu’il "est objectivement pessimiste quand à l’avenir de l’enseignement du berbère au Maroc".

C’est le professeur Salem Chaker qui prendra la parole pour clôturer les débats de l’après-midi avec une communication intitulée "Du ‘berbérisme’ au ‘kabylisme’... et autre ". Il expliquera d’abord que la notion de "berbère" comme entité unique désignant à la fois un peuple et une langue était déjà connue dès le 19e siècle. On la trouve notamment dans l’œuvre de Boulifa ou dans le dictionnaire de Cid Kaoui entre autre. Cela se manifestait, par exemple, dans le recours fait par ces auteurs aux autres dialectes berbères. Ils étaient donc déjà bien conscients qu’ils avaient affaire à une même langue s’étalant sur toute l’aire de l’Afrique du Nord.
Mais cette idée n’est pas née du 19e siècle ; elle remonte en fait aux sources arabes. Ce sont les Arabes qui ont, les premiers, parlé d’un peuple unique berbère. Pourquoi ont-ils perçu les choses de la sorte ? L’orateur dira que c’était peut-être dû à la longue période qu’a dû durer la conquête de l’Afrique du Nord. Cette conquête a duré 90 ans, alors que le royaume de Perse a été conquis en seulement 20 ans ! La longue résistance du peuple d’Afrique du Nord a dû faire comprendre aux Arabes qu’ils étaient bien en face d’un seul peuple partageant les mêmes caractéristiques culturelles et autres.
Par la suite, les Français ont fait dans la continuité en parlant, eux aussi, de populations et de langues "berbères". Cette construction intellectuelle va continuer durant plus d’un siècle. C’est ainsi que, longtemps après, Mouloud Mammeri ou Jean Amrouche, par exemple, continueront à préférer le vocable "berbère" à celui de "kabyle" dans leurs différents écrits. Il y a eu une quasi hégémonie en faveur du "berbère" et un rejet net de toute référence régionale. Et les exemples abondent dans ce domaine. L’Académie berbère, par exemple, ne comptait qu’un seul membre chaoui en son sein. Tous les autres membres étaient kabyles, mais ceci ne les a pas empêché outre mesure de parler d’académie "berbère" au lieu d’académie "kabyle".
Cet état de fait n’est pourtant pas conforme à la réalité, dira l’orateur. Boulifa, qui parlait déjà de berbère, a pourtant intitulé son livre
"Méthode de langue kabyle". Chaker dira en substance "qu’une telle chose ferait aujourd’hui scandale". Que ça soit possible en ce temps-là, est peut-être dû au fait que l’idéologie nationale n’existait pas encore, expliquera-t-il. Car cette idéologie a favorisé la référence au "berbère" pour contrer la référence arabo-islamique. Une façon de dire que "ce n’est pas seulement ma région qui est berbère, mais bien toute l’Afrique du Nord et cela depuis la nuit des temps".
Aujourd’hui, si la notion de "berbère" garde toute sa légitimité sur le plan symbolique, elle pose néanmoins beaucoup de problèmes sur le plan pratique. Car, dira M. Chaker, à partir du moment où on a le feu vert pour l’enseignement de cette langue par exemple, se pose tout de suite la question de qu’est-ce qu’on enseigne ? C’est-à-dire, quelle langue ?
La réponse vient pourtant en observant la réalité du terrain : tous les écrivains kabyles écrivent en kabyle, les chleuhs en chleuh, les rifains en rifain, etc. Et cela malgré l’effort palpable fourni par certains d’entre eux en essayant d’intégrer dans leurs écrits des mots empruntés à d’autres parlers que les leurs. Par ailleurs, il faut souligner que les "références communes anciennes" des Berbères sont très limitées. On cite Massinissa, Jugurtha, Kahina... mais quelqu’un comme le grand poète kabyle Si Mohand "ne dit rien" pour un Rifain, tout comme le héros rifain Abdelkrim ne dit pas grand-chose pour un Kabyle.
Sur le plan de l’enseignement, on voit bien aussi que c’est le kabyle, le chaoui, etc. qui sont enseignés en Algérie, de même qu’au Maroc où on s’obstine à parler de "berbère commun", l’on sait combien cela pose beaucoup de problèmes.
Voici donc "le piège" dont on doit sortir, dira l’orateur. Le mouvement berbériste, dira-t-il encore une fois, a produit un contresens alors qu’"il n’y a que les réalités régionales qui sont recevables par les populations". Et la réalité est telle, qu’il y a aujourd’hui un "kabyle standard" qui se constitue, comme il se constituera un standard rifain, un standard chleuh et autres. Et le conférencier de conclure en soutenant "que ceux qui continuent à parler aujourd’hui d’un ‘berbère commun’ sont inconséquents !"
Pour clôture la journée, les analyses, réflexions et débats ont laissé place à l’art. Ainsi, l’assistance "toutes oreilles dehors" a eu le plaisir d’écouter le poète kabyle Ben Mohamed déclamer quelques-uns de ses poèmes. Suivra un moment musical avec deux étudiantes, Zahia et Nadia, accompagnées à la guitare par Nabil. Elles chanteront notamment la douce chanson "Yemma tedda h’afi" de Tagrawla, rendant hommage ainsi à l’écrivain Amar Mezdad, mais aussi "Ah ya ddin qessam !" de Ferhat, texte écrit par le regretté Mohend Uyehya. A Nabil, enfin, de nous gratifier par la chanson "Tilelli" du groupe Inasliyen.
C’est dire combien la journée a été chargée de symboles !
Boussaad BOUAICH