Accueil > Dossiers et documents > Mouloud Mammeri > Mouloud Mammeri ou la Colline retrouvée (1)
Hommage
Mouloud Mammeri ou la Colline retrouvée (1)
par Pierre Bourdieu
jeudi 26 février 2004
par Masin

Quel que soit le point de la course où le terme m’atteindra, je partirai avec la certitude chevillée que, quels que soient les obstacles que l’histoire lui apportera, c’est dans le sens de sa libération que mon peuple (et à travers lui les autres) ira. L’ignorance, les préjugés, l’inculture peuvent un instant entraver ce libre mouvement, mais il est sûr que le jour inévitablement viendra où l’on distinguera la vérité de ses faux semblants. Tout le reste est littérature.

Mouloud Mammeri, Entretien avec Tahar Djaout, 1987.

Comme tous ceux qui ont réalisé, en l’espace d’une vie, l’extraordinaire passage d’une culture à une autre, du village de forgerons berbères aux sommets de l’enseignement à la française, Mouloud Mammeri était un être dédoublé, divisé contre lui-même, qui aurait pu, comme tant d’autres, gérer tant bien que mal sa contradiction, dans le double jeu et le mensonge à soi-même. En fait, toute sa vie aura été une sorte de voyage initiatique qui, tel celui d’Ulysse, reconduit, par de longs détours, au monde natal, au terme d’une longue recherche de la réconciliation avec soi-même, c’est-à-dire avec les origines ; un difficile travail d’anamnèse qui, commencé avec son premier roman, significativement intitulé la Colline oubliée, mène aux derniers travaux consacrés aux poètes et aux poèmes berbères anciens, ces chefs-d’œuvre qu’il avait patiemment recueillis, transcrits et traduits.

Le romancier de la Colline oubliée parlait de la société kabyle, mais à la façon d’un jeune agrégé de lettres plein de talent ; le fils du poète démiurge - le poète homérique, on le sait aujourd’hui, était un demiourgos, c’est-à-dire un artisan, et sans doute un forgeron, - héritier d’une longue lignée de poètes, laisse parler en lui la culture berbère, il se fait le porte-parole de toute une civilisation aujourd’hui menacée de disparition.

En se retrouvant, il retrouve son peuple ; en reconnaissant pleinement le lien de filiation spirituelle qui l’unit à ces poètes "barbares" (du point de vue de la culture d’école) et à la forge kabyle où, étrange cénacle, les armuriers des Aït Yenni forgeaient des vers ciselés comme des bijoux anciens et aussi subtils, raffinés et complexes que les plus ésotériques compositions des poètes symbolistes, il renoue avec lui-même, mais aussi avec les croyances, les valeurs, les convictions, les aspirations de tous ces gens qui, en Kabylie ou en France, sur leur terre natale ou en terre d’exil, portent dans leur mémoire et dans leurs mots tout un héritage oublié ou refoulé. Et le transfuge, à mesure qu’il redécouvre le sol originaire, devient naturellement, sans avoir besoin de le vouloir, le porte-parole de tous les exilés, de l’intérieur et de l’extérieur.

Porte-parole en un sens très singulier, et très rare, il n’est pas celui qui prend la parole en faveur de ceux qu’il est censé exprimer, mais aussi à leur place. Il est celui qui donne la parole, qui rend la parole, awal (titre de la revue d’études berbères qu’il venait de fonder à la Maison des sciences de l’homme(2)), celui qui se fait le porteur, le rapporteur, le colporteur de la parole, de tous ceux qui sont condamnés au silence jusque dans leur propre pays. En se faisant l’ethnologue de sa propre société, il met la culture qui l’avait un moment séparé de sa culture - mais dont fait partie la tradition ethnologique - au service de la redécouverte et de la défense de cette culture. Ce faisant, il retrouve le rôle traditionnellement imparti à l’amusnaw, dont il avait redécouvert la figure : poète qui est aussi le dépositaire de la sagesse de tout un peuple, tamusni, l’amusnaw est celui qui, parce qu’il sait "donner un sens plus pur aux mots de la tribu", mobilise son peuple en mobilisant les mots dans lesquels celui-ci se reconnaît.

Mouloud Mammeri s’est ainsi trouvé investi, en plusieurs occasions critiques, de la confiance de tout un peuple qui se connaissait et se reconnaissait en se reconnaissant en lui. Le poète, disait Mouloud Mammeri, est celui qui mobilise le peuple, il est celui qui l’éclairé. Et il citait un poème de Yusef u Kaci, qui commence ainsi :

Au nom de Dieu, je vais commencer,
Hommes avisés, écoutez-moi.
Je chante les paraboles avec art,
J’éveille le peuple.

En défendant cette sagesse profane qui s’est toujours maintenue, envers et contre toutes les dominations, et en particulier contre la censure du discours religieux, Mouloud Mammeri était loin de sacrifier à une forme quelconque de nostalgie passéiste et régressive. Il avait la conviction de travailler à l’avènement, en Algérie, d’une démocratie pluraliste, ouverte aux différences et capable de faire triompher la parole de l’échange rationnel contre le silence buté ou la parole meurtrière des fanatismes politiques ou religieux.

Pierre Bourdieu

P.-S.


(1). Ce texte a été publié initialement dans le Monde du vendredi 3 mars 1989 (où il fleurait sans l’exergue).

(2). N.d.l.r. : Mouloud Mammeri avait créé en 1985, avec Madame Tassadit Yacine, la revue Awal, publiée par les Editions de la Maison des sciences de l’homme, Paris.



Texte publié avec l’aimable autorisation de Tassadit YACINE, Direcrice de la revue AWAL.



Article extrait de AWAL-Cahiers d’études berbères, n° 5, Paris, 1989.

Voir le site d’AWAL

Articles dans la rubrique :

Mouloud Mammeri
21/04/04
0
Asefru i Dda Lmulud yura Sassi Dehmani s tenfusit (Tamazight n Wedrar n Infusen). I DA LMULUD (...)

Lire l'article

25/03/04
0
Je ne connaissais pas Mouloud Mammeri, sinon par la lecture de certains de ses écrits et romans, (...)

Lire l'article

15/03/04
0
Mouloud Mammeri et l’indépendance canarienne Antonio Cubillo Je voudrais vous parler de (...)

Lire l'article


Rejoignez nous